Sakutarô en 1935

1886-1942





Vie et carrière du chantre de la mélancolie

Cette biographie observe la forme traditionnelle de la chronologie. Pour en faciliter la lecture, j’ai séparé les différentes périodes de la vie du poète en six parties, directement accessibles grâce aux liens du sommaire.

Sommaire





Naissance et petite enfance




Né le 1er novembre 1886 dans le quartier de Kitakyoku de la ville de Maebashi, dans la préfecture de Gunma1, Hagiwara Sakutarô est le fils aîné d’une fratrie de deux garçons et de cinq filles. Saku signifie "premier jour du mois"2 et tarô est un suffixe de prénom masculin très en vogue à l'époque, dont le sens se rapproche du mot « garçon ».
   Son père, Hagiwara Mitsuzô, originaire d’Ôsaka, est issu d’une famille de médecins pratiquant de père en fils. Diplômé de plusieurs prestigieuses facultés de médecine, il s’installe à Maebashi en 1885 où il ouvre une clinique et où il acquiert rapidement la réputation d’un homme laborieux et appliqué, très estimé de ses patients.
   Sa mère, Kei, née dans une famille d’anciens guerriers, fait partie de l’aristocratie locale. Elle prend en charge, avec sa belle-mère, l’éducation du nourrisson qu'elles dorlotent et gâtent, cédant d'autant plus à tous ses caprices, qu'il est de santé très fragile. Il restera d'ailleurs valétudinaire tout au long de sa vie.

1. La préfecture de Gunma se situe au Nord de l’île de Honshû. Maebashi, qui en est la capitale, est située à environ 115 km au Nord-Ouest de Tôkyô.

2. Le calendrier traditionnel japonais est basé sur les mois lunaires, cependant, depuis la restauration de Meiji, qui eut lieu en 1868, et qui marqua la réouverture du pays au reste du monde, le calendrier grégorien l'a peu à peu remplacé.



Solitude, distinction et haine de l’école




En avril 1893, Sakutarô entre dans l’école primaire dépendante de l’Ecole Normale de la préfecture de Gunma. Enfant aux nerfs extrêmement fragiles, il lui est entre autre arrivé, après avoir été terriblement effrayé par l’ombre d’un balai contre un mur, et s’être fait railler par une des servantes de la maison, de rester alité toute une semaine avec une forte fièvre. D’un naturel très solitaire, il craignait d’être « toujours haï avec une cruelle hostilité par [son] entourage, étant le seul écolier tenu à l’écart. » « Rêveur, [il avait] énormément d’aspirations exotiques » (De mon penchant pour la solitude, Hagiwara Sakutarô) et se délectait d’objets occidentaux luxueux tels qu’harmonica et accordéon. Véritable prince, aussi bien par sa physionomie que par son allure vestimentaire, il donnait déjà à cette époque l’impression d’un riche dandy.

Sakutarô à 9 ans

En avril 1897, il intègre l’école primaire supérieure dépendante de l’Ecole Normale de la préfecture de Gunma. A cette époque, il aimait lire des revues pour adolescents et s’intéressait aux lanternes magiques, aux cartes et à la prestidigitation. Ses camarades de classe lui donnaient toutes sortes de surnoms comme « Prince », « Monsieur » ou « Moineau ».

En avril 1900, il entre au collège de Maebashi. Dès la deuxième année, il montre un profond intérêt pour la littérature et en particulier pour le tanka1.

En décembre 1902, il fait paraître dans le bulletin amical du collège de Maebashi, intitulé Bandô tarô (Les gars du Bandô, une des régions du Kantô), cinq tanka. Il inaugure avec des amis la revue circulaire Nomori (Garde-champêtre) dans laquelle il publie des poèmes. A cette époque, sa poésie est fortement marquée par l’influence de Yosano Akiko2 qu’il admire.

En 1903, il publie des tanka dans les revues Trésors et Etoile du matin, dirigée par Yosano Tekkan3, qui le considère déjà, à l’instar de Ishikawa Takuboku4, comme « jeune poète en progrès ». Il adopte pendant cette période, différents noms de plume comme Misao écrit en kana, Misao écrit en kanji5, Hagiwara Nomori ou Sakuji.

Sakutarô, que tous s’accordaient à dire qu’il était « fainéant », aimait à faire l’école buissonnière : « Je quittais la maison en disant que j’allais à l’école, et arrivé dans la campagne environnante, je m’allongeais ou bien je parcourais à pied bois et forêts, et le soir venu, je rentrais à la maison avec ma boîte à bentô vide à la main. L’air sec de la salle de classe, j’étais dégoûté rien qu’à le sentir. Les heures de classe, je les passais toujours à regarder le ciel à travers les fenêtres. » (Ennui éternel, Hagiwara Sakutarô)

En mars 1904, négligeant ses études au profit de sa passion pour la littérature, il échoue lors du passage en cinquième année du collège. Profondément choqué par cet échec et par les remontrances de ses parents, il décide d’interrompre pour un temps l’envoi de ses manuscrits aux revues médianes. Cependant, il ne tarde pas à reprendre son travail poétique et, son intérêt pour la littérature s’approfondissant davantage, c’est à cette époque qu’il commence à écrire des poèmes en forme moderne.

Sakutarô à 18 ans

En avril 1905, il passe en cinquième. Il devient secrétaire des sections Conférence et Histoire de la revue Bandô tarô et est promu, avec Machida Hanabusa, au titre de rédacteur en chef.

Après être sorti diplômé du collège de Maebashi en mars 1906, et jusqu’à mai 1911, Sakutarô change cinq fois de projet d’études sans obtenir aucun diplôme: il s’inscrit et quitte tour à tour le cours de rattrapage du collège de Maebashi, celui du collège de Waseda, la faculté d’étude de la littérature anglaise d’un lycée de la ville de Kumamoto située au sud de l’île de Kyûshû, la faculté de droit allemand d’un lycée supérieur de la ville d’Okayama située sur la Mer intérieure du Japon, et la première année de propédeutique de l’université de Keiô. Cependant, s’il n’étudie pas et ne passe pas les examens, ces quelques cinq années de chaos scolaire représentent pour lui une période d’émancipation (il refuse de suivre les études de médecine) et de liberté lui permettant de fuir l’oppression de ses parents et de sa ville natale, et de mener une vie sans soucis, faite d’amusements, durant laquelle il dévore des ouvrages de philosophie et livre bataille avec ses camarades dans des discussions animées sur des points de morale et de droit.



1. Si le terme waka désigne au sens large la poésie japonaise, il peut également, au sens restreint, faire référence au Tanka (court poème), qui est l’une des principales et des plus anciennes formes poétiques au Japon. Formé d’une seule strophe, composée de cinq vers qui comptent respectivement 5, 7, 5, 7 et 7 syllabes, ce court poème était plus volontiers appelé à l'époque classique waka (poème en japonais) ou uta (chant ou poème).

2. Yosano Akiko (7 décembre 1878 - 29 mai 1942) est le nom de plume de la poète, écrivaine et penseuse japonaise Ho Shiyo. Son premier recueil de tanka, Midaregami (Cheveux emmêlés), publié en 1901, dans lequel elle chante, entre autres choses, la naissance et l'évolution de son amour pour le poète Yosano Tekkan, qui deviendra son époux, connu un tel succès, qu’il devint la référence absolue d'un genre poétique qu'elle su révolutionner grâce à l'originalité de son style et de ses sujets.

3. Yosano Tekkan (28 février 1873 – 26 mars 1935), de son vrai nom Yosano Hiroshi, est un auteur et poète japonais, mari de Yosano Akiko. En 1900, il fonda la revue littéraire Myôjô (Etoile du matin) qui contribua à la reconnaissance de plusieurs poètes tels que Kitahara Hakushû. Ses principales œuvres sont Bokoku no on (Obligation à la mere-patrie), un recueil de critiques littéraires, et Tôzai namboku (Est-Ouest, Nord-Sud), une anthologie de ses tanka.

4. Ishikawa Takuboku (20 février 1886 – 13 avril 1912) est le pseudonyme du poète japonais Ishikawa Hajime. Très apprécié du public maintenant encore pour la simplicité de sa poésie, on le compare souvent à Arthur Rimbaud, tant pour la brièveté de sa vie (il fut emporté par une tuberculose à l’âge de vingt-six ans), que pour le génie de sa carrière littéraire. Ses recueils de tanka les plus célèbres sont Ichiaku no suna (Une poignée de sable, publié en français sous le titre de Ceux que l'on oublie difficilement) et Kanashiki gangu (Triste jouet).

5. Il serait bien trop exhaustif d’expliquer en détails le système d’écriture japonais. Je vais donc essayer de faire simple. L’écriture japonaise est caractérisée par l’emploi d’un jeu de quatre types de caractères, les kanji, les hiragana, les katakana et les romaji. Les kanji sont ce que l’on nomme les « caractères chinois », car ils ont été empruntés à l’écriture chinoise ancienne. Ils peuvent avoir plusieurs prononciations et plusieurs significations. Les hiragana ("caractères temporaires souples") et les katakana ("caractères temporaires durs"), sont deux syllabaires, regroupés sous le terme générique de kana. Bien que dérivés des kanji, ce sont des créations purement japonaises. Enfin, les romaji (« caractères romains ») sont une sorte d’alphabet phonétique qui se rapproche fortement des alphabets occidentaux.

Les prémices d’une carrière acclamée




Ayant mis fin à ses études, il s'installe en 1911 à Tôkyô, où il va à l'opéra, assiste à des concerts et voit avec enthousiasme des tragédies grecques en traduction. Mais à cette époque, révolté contre une société transformée par la montée en puissance de l'extrémisme, violemment opposé à ses parents et assailli de fait par d'incessantes douleurs morales, il désire ardemment quitter le Japon, cependant cela n'aboutit pas. Cette année, il apprend la mandoline et deviendra bientôt l'élève d'un célèbre maître italien.

Sakutarô tenant sa mandoline

En 1912, le poète Kitahara Hakushû1 publie le recueil Omoide (Souvenirs). Sakutarô est tellement marqué par la lecture de l’œuvre de son aîné, qu’il lui voue alors un culte et décide de lui envoyer des poèmes et des tanka, que ce dernier publiera dans sa revue poétique Zamboa. A cette époque, Sakutarô découvre également Dostoïevski, et comme avec Poe et Nietzsche, dont il était déjà familier, il en reçoit une profonde influence. C’est aussi à cette époque que, réfléchissant sur sa vie, son avenir et ses moyens de subsistance, il prend conscience que son unique désir est de vivre de sa littérature, et il décide alors de se mettre sérieusement à la composition poétique.

Mai 1913, la publication dans la revue Zamboa de ses premiers poèmes lyriques en vers libres, marque son apparition dans le cénacle poétique. Emu par les Petits morceaux lyriques que Murô Saisei2 publie dans la même revue, il lui écrit, et après une correspondance suivie, les deux jeunes poètes nouent des liens d’amitié qui ne seront rompus que par la mort de Sakutarô.

En janvier 1914, Sakutarô quitte Tôkyô pour retourner à Maebashi. Une fois arrivé à la maison familiale, il y transforme un petit bâtiment en cabinet d’étude (conservé de nos jours comme trésor culturel). Le même mois, il reçoit, pour la première fois, la visite de Murô Saisei qui reste environ un mois. Par la suite, les deux amis poursuivent leur correspondance passionnée qui a pour sujet la littérature et la vie. En juin, il fonde avec ce dernier et Yamamura Bochô3, le Cercle poétique de la sirène, dont le but est la recherche musicale, religieuse et poétique. C’est à cette époque que la critique les surnomme Les trois corbeaux sur la bannière de Hakushû.

De gauvhe à droite, Sakutarô, Hakushû et Ôyama

En janvier 1915, Kitahara Hakushû lui rend visite un peu moins d’une semaine. En mars, il fonde, par l’intermédiaire du Cercle, la revue La fontaine sur le pupitre, mais sa publication est interrompue dès le mois de mai. Ce même mois, il rend visite à Saisei à Kanazawa, où il séjourne une dizaine de jours. Durant l’automne, il se passionne pour la musique: il forme l’Association de musique occidentale La Gondola, enseigne la mandoline et la guitare, et joue en ouverture de certaines représentations musicales, données de temps en temps à Maebashi, de temps à autres à Takasaki. A la même époque, il entre pour la première fois dans une église catholique, où tourmenté par les questions sur Dieu, la foi et le péché, il se livre à une introspection approfondie.

Au printemps 1916, il ouvre la Réunion de recherches sur la poésie et la musique. En juin, il fonde avec Saisei la revue Kanjô (Sentiments) qui comptera trois-cent-douze numéros. Les deux amis choisissent ce titre en réaction à la sévère critique que l'école naturaliste japonaise de l'époque fait du mot « sentiment ».

En février 1917, il fait paraître à ses frais dans les cercles poétiques associés Sentiments et Soleil blanc, son premier recueil, Aboyer à la lune. Son contenu et sa forme brise le concept poétique connu jusqu’alors, et sa publication connaît un formidable retentissement. Recevant entre autre la critique élogieuse de Mori Ôgai4, forçant non seulement l’admiration du cénacle poétique, mais également celle du cercle littéraire, Sakutarô devient en un rien de temps la coqueluche du monde poétique. Cependant, alors que le recueil est officiellement publié, il est contraint par le Ministère de l’intérieur, pour outrage aux mœurs, de retirer les deux poèmes Compassion et L’homme qui aimait l’amour. En réponse à cette condamnation, il écrit dans le journal de Jômô, l’article Qu’est-ce que la poésie qui porte atteinte aux bonnes mœurs.

Après avoir fait paraître dans la revue Sentiments du mois d’avril 1918, trois poèmes, il interrompt presque toute publication poétique pendant environ trois ans. En avril 1919, il devient membre de la plus grande association poétique de l’ère Taishô, le Cercle de conversation poétique.



1. Kitahara Hakushû (25 janvier 1885 – 2 novembre 1942), né Kitahara Ryûkichi, est un poète japonais qui eut une influence certaine sur le début de carrière de Sakutarô, qui le considérait comme son mentor. Avec Omoide, Jashûmon (Les portes de l’hérésie) et Kiri no hana (Paulownias) conservent de nos jours encore la faveur d'un large public.

2. Murô Saisei (1 er août 1889 – 26 mars 1962), de son vrai nom Murô Terumichi, est un poète, nouvelliste et romancier japonais, qui fut le plus cher ami de Sakutarô. Après Jôjôshôkyokushû (Recueils de petits morceaux lyriques), Ai no shishû (Poèmes d’amour), composé en vers-libres et en langue commune, lui apporta dès sa parution la reconnaissance du monde littéraire. Ils écrivit par la suite des nouvelles et des romans, dont Sei ni mezameru koro (A l'heure où l'appel du sexe me réveille).

3. Yamamura Bochô (10 janvier 1884 – 8 décembre 1924) est le nom de plume de l’écrivain, poète et auteur de chansons japonais, Tsuchida Hakkujû. Il eut une enfance difficile. Après avoir terminé ses études, il devint prêtre catholique. Ses sermons étaient très appréciés pour le souffle poétique qu’il savait leur insuffler. Souffrant de tuberculose, sans travail, il connut la triste vie d’un vagabond épris de poésie.

4. Mori Ôgai (17 février 1862 – 8 juillet 1922) est le nom de plume du médecin, traducteur, nouvelliste et poète japonais Mori Rintarô. Si son œuvre majeure reste Gan (L’Oie sauvage), il a entre autre publié de 1889 à 1894, son propre journal littéraire, Shiragami sôshi (Ecrits sur Shiragami), le recueil poétique Omokage (Vestiges) et le roman Maihime (La Danseuse).

« Le mariage, c’est le cimetière de la vie »




Le 1er mai 1919, à trente-trois ans1, il se marie avec Ueda Ineko, qui a alors vingt-et-un ans. « Je me suis finalement marié. Les gens du quartier cancanent, et bien que j’entende leurs moqueries impudiques pleines d’ironie, je me suis, quoi qu’il en soit, quand même marié. (J’ai compris bien plus tard que ce mariage était une erreur. Les hommes dépourvus de vitalité qui vivent en parasite chez leur père, que peuvent-ils bien devenir lorsqu’ils prennent femme ?) » (Chambres et Corridor, Hagiwara Sakutarô) De ce mariage malheureux, naîtra un remords infini qui va devenir le refrain maléfique du poète. Cette vie conjugale basée uniquement sur le désir charnel, où l’amour et la compréhension étaient absents, feront profondément souffrir Sakutarô. En octobre, il emménage avec sa femme, ses parents et toute sa famille à Maebashi, dans le quartier d’Ishikawa au numéro 28. Il publie pour la première fois des textes en prose aphoristique dans le numéro d’août du Monde littéraire.

Mariage avec Ineko

Le 4 septembre 1920, naît sa fille aînée Yôko. Le même mois, il ouvre le concert impérial de mandoline de Maebashi. En mars 1921, il fonde avec les poètes modernes et traditionnels domiciliant à Maebashi, le Cercle de conversation littéraire et artistique, qui, jusqu’au mois d’août, se réunit quinze fois pour parler des Principes poétiques et d'autres sujets. En octobre, il fonde la revue-organe Poètes japonais du Cercle de conversation poétique, et reprend activement dans le même temps, la rédaction de poèmes, d’aphorismes et de critiques littéraires.

Il fait rééditer en mars 1922 par Arusu, Aboyer à la lune, où il réinsère les deux poèmes censurés dans la première édition. En avril, il fait paraître par le même éditeur, le recueil d’aphorismes Un désir nouveau. En mai, il engage une polémique contre les poètes de waka modernes, par le biais de la Lettre ouverte au Monde du waka contemporain, publiée dans la Revue des tanka, dans laquelle il annonce la renaissance de l’esprit du lyrisme romanesque du Manyôshu2, et où il montre un enthousiasme intense, qui l’amène à rédiger dix poèmes proches de l’essai. En juillet et en août, il voyage avec Saisei et visite des lieux de villégiature tels que Yugahara ou Ikao. Le 1er septembre naît sa fille cadette Akiko.

En janvier 1923, il publie chez la Shinchôsha, Chat bleu, et en juillet, Rêve de papillon. En août, alors qu’il est à Ikao, il rend visite au talentueux romancier Tanizaki Jun’ichirô3. Aux mois de janvier et d’avril 1924, il donne une représentation de guitare et de mandoline aux concerts de Takasaki et de Kiryû. En février, la revue Engouement nouveau est interdite de parution à cause de douze textes tirés de l’aphorisme Emotion et Idée qu’il avait publié dans le premier numéro de cette revue. En mai, il voyage dans le Kansai avec sa petite sœur Yuki. En août, il retourne à la station thermale d’Ikao.

Sakutarô en 1924

En février 1925, il monte à la capitale avec sa femme et leurs deux filles. Ils sont domiciliés dans le quartier ouvrier d'Ooi, au numéro 170. A cette époque, Sakutarô, entre autre dans des essais, prend régulièrement note, bien qu’à l’abri de soucis financiers grâce à l’argent que lui envoient ses parents, de ce qu’il appelle « leur vie de misère ». En avril, il emménage en dehors de Tôkyô, dans le quartier de Tabata au numéro 311. Il se rend fréquemment chez le romancier Akutagawa Ryûnosuke4 et chez Saisei qui habitent tout près. Il fait la connaissance entre autre du romancier Hori Tatsuo5 et du poète, romancier, critique et essayiste Nakano Shigeharu6. En août, il publie chez la Shinchôsha, le Recueil de petits morceaux ingénus. En novembre, il déménage dans la province de Kanagawa et s’installe à Kamakura au numéro 481 de la place de Shibahara. Il endosse la responsabilité de la compilation de la revue Poètes japonais, et rédige de nombreux textes sur diverses impressions dans la Colonne La Chaise bleue.

En août 1926, il voyage dans la région de Shin’etsu et en novembre, il emménage à Ebara, dans la préfecture de Tôkyô, au numéro 1320. Dès 1927, il renforce la tendance nihiliste de son esthétique poétique. En juin, durant son séjour à la source thermale de Yugashima, située dans la région d’Izu, il reçoit la visite entre autre du jeune poète Miyoshi Tatsuji7 (qui s’autoproclamera son disciple) et de l’écrivain Kajii Motojirô. En juillet, il est profondément choqué par le suicide de son ami Akutagawa Ryûnosuke. En janvier 1928, il fonde la Société des poètes, en devient le membre le plus apprécié et en dirige les discutions. Il publie alors chez la Shirôsha, Art poétique et Impressions de lecture. En décembre, il publie chez la Daiichi Shobô, ses Principes poétiques, écrits d’une traite à partir de plusieurs manuscrits et de ses réflexions collectées entre 1917 et 1918.

En juillet 1929, il se sépare de sa femme Ineko, retourne au pays avec ses deux filles et s’installe chez ses parents. Le divorce et la dissolution du foyer lui infligent une douleur morale atroce. Pourtant, il écrit beaucoup, et s’engage dans une polémique avec des artistes tels que Haruyama Yukio et Momota Sôji, sur la question de l’esprit poétique nouveau, qui va se poursuivre par intermittence jusqu’en 1936-37. En octobre, il publie chez la Daiichi Shobô son deuxième recueil d’aphorismes, Justice mensongère. En novembre, il monte seul à la capitale, où il loge dans un appartement d’une pièce de la faculté de musique Daimokuhan dans le quartier d’Akasaka Kukai au numéro 6. Sa vie est alors horriblement désastreuse.



1. Traditionnellement, les japonais considèrent qu’à chaque passage du nouvel an, tout le monde prend un an de plus, quel que soit leur date d’anniversaire. Ainsi, même s’il est né en novembre 1886, on peut dire qu’en mai 1919, Sakutarô avait déjà 33 ans. Si certains poèmes mentionnent le nom d’Elena, qui devait être le pseudonyme que Sakutarô avait donné à une femme mariée qu'il aimait en secret, Ueda Ineko est la première femme qu’il connue.

2. Le Manyôshû (Recueil des dix mille feuilles) est la première anthologie poétique japonaise datée des environs de 760, dont on attribue la compilation au poète, Otomo no Yakamochi. Ce recueil considérable compte 4516 poèmes, dont des waka et des chôka (longs poèmes) sur divers thèmes tels que l’amour, la nature, les voyages, la fidélité à l’empereur, etc. C’est de nos jours encore, l’œuvre la plus commentée au Japon.

3. Tanizaki Jun’ichirô (24 juillet 1886 – 30 juillet 1965) est sans doute le romancier le plus doué de sa génération et l’un des plus grands écrivains japonais. Il est d’ailleurs le seul auteur japonais traduit aux éditions de la Pléiade. Il débuta sa carrière par un scandale, en publiant le superbe texte narratif Irezumi (Le Tatouage), qui contenait déjà tous ses thèmes de prédilection : la blancheur, le sadisme, la beauté de la femme fatale et la fascination érotique du pied de la femme. Il enchaîna par la suite les succès et fut souvent frappé des foudres de la critique, mais continua néanmoins à parcourir tous les styles littéraires : nouvelles (Le meurtre d’O-Tsuya), théâtre (O-Kuni et Gohei), traductions (L’éventail de Lady Windermere, d’Oscar Wilde, et le Genji monogatari en japonais moderne, de Murasaki Shikibu) , scénarios de film, poésie, romans (Svastika, Le goût des orties, Le journal d’un vieux fou), etc. Il provoqua un énorme scandale en cédant sa femme Chiyo Ishikawa à son ami, le poète lyrique Haruo Satô, allant même jusqu’à mettre son divorce en scène dans les journaux. Tous les ans le prix Tanizaki récompense un ou plusieurs jeunes romanciers.

4. Akutagawa Ryûnosuke (1er mars 1892 – 24 juillet 1927) est un écrivain japonais. De santé extrêmement fragile, les diverses maladies dont il souffrait le poussèrent à se suicider à l’âge de trente-cinq ans. Auteur prolifique, on lui doit entre autre le recueil de nouvelles Rashômon, dont la nouvelle éponyme fut adaptée au cinéma par le célèbre réalisateur japonais Kurosawa Akira. Le prix Akutagawa, équivalent de notre prix Goncourt, est la plus prestigieuse récompense littéraire au Japon, qui est accordée aux auteurs de récits courts.

5. Hori Tatsuo (2 décembre 1904 – 28 mai 1953) est un écrivain japonais, disciple d’Akutagawa Ryûnosuke. Fortement attiré par l’Europe, il traduisit plusieurs auteurs tels qu’Apollinaire et Jean Cocteau, et lut et fit connaître Gide, Proust, Rainer Maria Rilke et Mauriac. Son œuvre majeur est Le vent se lève, dont le titre est d’inspiration valérienne.

6. Nakano Shigeharu (25 janvier 1902 – 24 août 1979) est un poète, romancier, critique et essayiste japonais. Il fut arrêté pour avoir adhéré au parti communiste japonais, qu’il rallia de nouveau après la Seconde Guerre Mondiale. On lui doit entre autre des romans autobiographiques tels que Nami no aima (Entre les vagues) et Mura no ie (La Maison du village).

7. Miyoshi Tatsuji (23 août 1900 – 5 avril 1964) est un poète, critique et éditeur japonais, disciple et ami de Sakutarô. Il a chanté en vers-libres la solitude et l’isolement qu’il présentait comme faisant partie intégrante de la vie moderne. Son style poétique, complexe et très littéraire, semble être une réminiscence de la poésie classique japonaise. Ses principaux recueils sont Sokuryo sen (Le bateau-sonde) et Nansôshû (Recueil de la fenêtre Sud). On lui doit également un ouvrage critique qui analyse l’œuvre et la vie de Sakutarô, intitulé Hagiwara Sakutarô.

La redécouverte des anciens
ou la Renaissance d’un poète lyrique




Au 1er juillet 1930, Mitsuzô décède à l’âge de quatre-vingts ans. Il avait constamment été en conflit avec son fils: homme pour qui le travail était sacré, il regardait d'un œil noir le manque flagrant d'intérêt que Sakutarô montrait pour les études et pour quelque profession que ce fut. Alors qu'il le respectait et l'estimait beaucoup, Mitsuzô ne lui adressait la parole que pour le sermonner et ne lui montrait qu'un visage sombre et méprisant. Un jour que Sakutarô se promenait dans le jardin, son père, qui exceptionnellement se trouvait à la maison, le prit à part, lui montra du doigt une colonnie de fourmis et lui dit: « Regarde comme elles travaillent d'arrache-pied pour survivre. » Ce à quoi le fils répondit: « Elles ne travaillent pas par obligation, mais par instinct. » En octobre, Sakutarô habite avec sa sœur cadette Ai au numéro 30 à Ushigomi dans le quartier de Ichigatanidai. Sa vie se stabilise progressivement. En mai 1931, il publie chez la Daiichi Shobô son Recueil des poèmes d’amour illustres qui se concentre sur les commentaires des quatre-cent-trente-sept waka ayant pour thème l'amour, que l’on trouve dans le Manyôshû et le Shin-Kokinshû1. En octobre, il déménage au numéro 1008 dans une maison nouvellement construite dans le bas de Kitazawa, dans le quartier de Setagaya, où il habite avec sa mère, ses deux filles et sa sœur cadette Ai.

Vers le mois de février 1933, il s’installe au numéro 635 bis du premier bloc Shirota dans le quartier de Setagaya, dans la maison dont il a lui même élaboré les plans de construction. En juin, il fonde la revue indépendante Physiologie qu’il désirait créer depuis dix ans. (Le nom de cette revue est né de la combinaison des deux concepts de rudiment de la vie humaine à la mode orientale, c’est à dire la signification de la réalité de la vie, et de la signification organique utilisée dans les sciences occidentales.) Cinq numéros paraissent jusqu’en février 1935. Mis à part des réflexions, des aphorismes et des traités poétiques, Sakutarô rédige le fragmentaire Seiri Yûgen et Yosa Buson, Poète de la Nostalgie. A partir de cette époque, il montre un profond intérêt pour la poésie japonaise traditionnelle, et publie plusieurs essais de poésie traditionnelle tels que Opinion personnelle sur Bashô. Il empreinte alors, en tant que critique culturel, le chemin du retour vers les traditions littéraires avec son De l’intellect occidental passé, vers la recherche des choses japonaises. En septembre, il se rend aux sources thermales d’Ueno pour se reposer.

En juin 1934, il publie chez la Daiichi Shobô, L’Île de glace. Il fait paraître dans le numéro de décembre de la revue Quatre Saisons sous le titre de Cahiers numéro 6, une réfutation de la critique de Miyoshi Tatsuji contre son recueil. Ce fut la seule polémique que l’élève et le maître disputèrent de toute leur vie, Tatsuji outrepassant l’immense respect qu’il avait pour Sakutarô et ce dernier enfermant au fond de son cœur l’amour de son jeune élève avec qui il entretenait depuis bien des années les liens infrangibles d’une grande amitié. En juillet, il devient professeur délégué de lettres à l’université Meiji. En novembre, lorsque la revue Quatre Saisons est fondée par Hori Tatsuo, Miyoshi Tatsuji et Maruyama Kaoru, et ce depuis la parution du premier numéro, Sakutarô les aide sur tous les plans en rédigeant presque chaque mois, aphorismes, critiques et textes fragmentaires tels que le texte Rôgen (Mots-loups).

En avril 1935, il publie chez la Daiichi Shobô Traité de poétique pure. En août, il est alité et fiévreux pendant environ une semaine. En septembre, il fait paraître chez la Daiichi Shobô son troisième recueil d’aphorismes, La Fuite du Désespoir. En novembre, il publie chez la Hangasô La Ville des Chats, roman en forme de poème en prose. Ce même mois, il fait l’ouverture à Shinjuku, de la cérémonie anniversaire de la publication de Waga hito ni atauru aika (Elégie à ceux que j’aime), de Itô Shizuo. Il ne tarit pas d’éloges sur le recueil poétique, y sentant le renouveau de l’esprit lyrique.

En février 1936, il devient membre à part entière de la revue Quatre Saisons. Hormis Hori, Miyoshi et Maruyama, il fréquente assidûment les critiques et les jeunes poètes de cette époque comme Tachihara Michizô, Tsumura Nobuo, Tsujino Hisanori, Nakahara Chûya, Tanaka Katsumi2. En mars, il publie chez la Daiichi Shobô Yôsa Buson, Poète de la Nostalgie, et Le véritable Chat bleu chez la Hangasô. En mai, il fait paraître chez la Daiichi Shobô le recueil de cahiers d’essais Chambres et corridor. En septembre, il reçoit le huitième Prix du Monde Littéraire, pour sa Chronique du cercle poétique qu’il avait écrit dans le Monde Littéraire du mois de janvier de l’année précédente. En octobre, la Réunion amicale pour la Poésie est fondée et il en est le commissaire. Cette même année, il fait plusieurs voyages dans la région du Kansai, sur l’île de Shikoku et d’Ôshima.

Sakutarô en 1936

En février 1937, il retourne dans son pays natal accompagné des membres centraux de l’Ecole romantique japonaise que sont Jimbô Kôtarô et Yasuda Yojûrô. Il assiste à l’Entretien de la réception de bienvenue à Hagiwara Sakutarô organisé par le journal Uwage. En mars, il publie chez la Daiichi Shobô le recueil d’essais poétiques La Mission du Poète. En août, il fait paraître chez la Hakusuisha le recueil de critiques et d’essais poétiques Conflit venu du Néant. Il se voit ordonné dans un même temps de retirer du recueil, le texte D’une récrimination contre l’enseignement de l’Histoire. En septembre, il devient à l'instar de Mushanokôji Saneatsu, Togawa Shûkotsu et Shimazaki Tôson3, membre du jury pour le Prix littéraire Tôkoku créé dans le but d’exalter la littérature romanesque. Cette année là comme l’année précédente, il commence une quantité considérable d’ouvrages, et il donne d’innombrables conférences et entretiens.

En janvier 1938, il fonde la revue organe Japon nouveau du Cercle de la nouvelle Culture japonaise et en devient le rédacteur en chef. En mars, il publie chez la Hakusuisha le recueil de cahiers et critiques, Retour vers le Japon. Certains lui reprochent sa position « pro-Japon ». Fin avril, il se marie avec Ôtani Mitsuko (vingt-sept ans), et voyage dans la région de Kôzuke et d’Izu. A partir du mois de juillet et pendant trois mois, il séjourne dans la villa de Mii à Karuizawa. En juillet 1939, il ouvre la Réunion pour le cours sur la recherche poétique dans un café de Yûrakuchô. Jusqu’en novembre, il donnera dix cours, principalement sur le thème de « l'Essence du vers et de la poésie ». En septembre, il publie chez la Sôgensha le recueil de poèmes en prose Destin. Vers la fin de l’année, il divorce d’Ôtani Mitsuko.

Sakutarô et Mitsuko



1. Shin-kokinshû est l’abréviation de Shin-Kokin wakashû, anthologie de waka. Avec le Manyôshû et le Kokin wakashû (Recueil de poèmes anciens et modernes), le Nouveau recueil de poèmes anciens et modernes, compilé en 1201 par ordre de l’empereur retiré Go-Toba, est l’une des trois plus importantes anthologies poétiques du Japon.

2. Tachihara Michizô (1914-1939), poète et architecte japonais. Tsumura Nobuo (1909-1944), auteur et poète japonais. Tsujino Hisanori (1909-1937), poète japonais. Nakahara Chûya (29 avril 1907 – 22 octobre 1937), poète japonais. On le compare volontiers, à l’instar de Takuboku, à Arthur Rimbaud, tant pour les similitudes biographiques qu'il partage avec le poète français, que pour les procédés stylistiques qu'il employait dans ses poèmes. Tanaka Katsumi (??- ??), poète japonais.

3. Shimazaki Tôson (25 mars 1872 – 22 août 1943), né Shimazaki Haruki, est un poète, traducteur et écrivain japonais, dont le recueil le plus célèbre reste Wakanashû (Collection de jeunes herbes).

La fin du poète




En juillet 1940, il publie chez la Hakusuisha le recueil de critiques et d’essais poétiques Le Nostalgique, et fait paraître chez la Sôgensha son quatrième recueil d’aphorismes Au port. En octobre, il publie chez la Kawade Shobô le recueil de réflexions Atai. En décembre, il reçoit avec les félicitations le quatrième Prix Littéraire Tôkoku pour Le Nostalgique. En août 1941, il séjourne aux sources thermales d’Ikao, et alors qu’il rédige Vie du foyer de Koizumi Hasseki, ressentant un dérangement dans son corps, il retourne à la capitale. A partir d’octobre, il se cloître chez lui et refuse presque toutes les visites.

Sakutarô dans ses dernières années

En 1942, alors que son affaiblissement augmente de plus en plus, il rédige jusqu’au numéro du mois de mai des appréciations poétiques dans la revue Japon. A la deuxième moitié du mois d’avril, son état de santé s’aggrave soudainement. Il décède chez lui le soir du 11 mai d’une pneumonie, à l'âge de cinquante-six ans. Les obsèques sont célébrées le 13 dans la demeure du poète. Il est inhumé dans le tombeau de la famille Hagiwara, au temple Seijun dans le quartier d’Enoki de la ville de Maebashi. Il reçoit le nom posthume de Kô-ei-in-shaku-bun-shô-gô-shi (qui pourrait se traduire par: Le-Laïc-de-la-Grande-Lumière-du-Temple-de-l'Explication-de-l'Art-Etincelant)

Après sa mort, la Shôgakkan publie en 1943, les Œuvres complètes de Hagiwara Sakutarô, en dix volumes, plus deux volumes séparés, et en 1951, la Sôgensha publie les Œuvres complètes de Hagiwara Sakutarô en huit volumes comprenant les poèmes et les textes manquants dans l’édition antérieure, ainsi que ceux qui avaient été censurés à l’époque de leur parution. En mai 1955, un tombeau gravé d’un poème est érigé en son honneur dans le parc de Shikishima dans la ville de Maebashi. En 1959, l’édition définitive des Œuvres complètes de Hagiwara Sakutarô en cinq volumes est publiée par la Shinchôsha.

Le tombeau de Sakutarô

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